Accueil Architecture Fort Lee : le berceau oublié du cinéma américain, redécouvert au bord de l’Hudson

Fort Lee : le berceau oublié du cinéma américain, redécouvert au bord de l’Hudson

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Située le long de la rivière Hudson en face de Manhattan, la ville de Fort Lee rappelle un chapitre oublié de l'histoire du cinéma américain en tant que premier lieu de production cinématographique du pays, antérieur à Hollywood. Les Français ont également joué un rôle important dans cette histoire.

Écrit par Véronique Le Bris

Soudain, un trésor caché de l'histoire du cinéma américain réapparaît sur les rives de l'Hudson. Contrairement à ce que l'on pense souvent, le cinéma américain n'a pas commencé à Hollywood. En fait, l'industrie cinématographique a d'abord vu le jour à Fort Lee, une ville voisine de New York, en face de Manhattan. Alors que Hollywood n'était qu'un terrain vague avec quelques tentes de tournage, Fort Lee abritait déjà une dizaine de studios permanents. De nombreux grands noms du cinéma de l'époque s'y installaient, dont beaucoup venaient de France, où le cinéma avait déjà commencé une quinzaine d'années plus tôt.

Quelles sont les traces restantes de Fort Lee aujourd'hui ? En apparence, il ne reste pas grand-chose, à part quelques noms de rues, une fresque ou quelques panneaux épars qui rappellent son passé. Récemment, un musée du cinéma a ouvert ses portes dans la ville. En effet, au cours des vingt dernières années, cette banlieue américaine typique a entrepris de mettre en valeur son passé méconnu mais glorieux.

Pour se rendre à Fort Lee, il faut se diriger vers le nord de Manhattan, dépasser Harlem et Upper Manhattan, puis traverser l'Hudson. Au pied du pont George Washington, on trouve cette ville calme du New Jersey qui compte une importante communauté coréenne. Son slogan accueillant, "Be Fort Lee!", annonce son identité. En remontant Main Street, célèbre pour avoir été filmée par les pionniers du cinéma, on découvre un mur peint en leur honneur, surplombant un vaste parking et le Barrymore Film Center.

En 2019, le Barrymore Film Center a ouvert ses portes en tant que musée, mettant en lumière l'histoire et l'importance de l'industrie cinématographique dans la ville.

Cet édifice contemporain est nommé d'après une famille d'acteurs célèbres du début de l'industrie cinématographique. Il comprend une salle d'exposition, une salle de projection de 260 places, ainsi qu'une passerelle décorée de panneaux représentant les personnalités marquantes de l'histoire de la ville. Parmi les noms tels que Lewis J. Selznick, Mary Pickford ou Harry Houdini, on trouve également des figures françaises comme Francis Doublier, Alice Guy, Albert Capellani ou Maurice Tourneur. En raison de la pandémie de Covid, le Barrymore Film Center, ouvert en octobre 2019, a finalement accueilli ses premiers visiteurs en octobre 2022. A l'extérieur, un modeste "walk of fame" des pionniers du cinéma rappelle celui de Hollywood. Une image d'un couple de cinéastes de l'ère du cinéma muet est gravée sur la façade, tandis qu'un banc stylisé, représentant une bobine de film et un clap, proclame "Fort Lee, the 1st Hollywood".

Un projet de mémoire qui a pris du temps

Les Américains sont souvent tournés vers l'avenir, mais le Barrymore Film Center est le résultat d'un projet de longue durée mené par la Fort Lee Film Commission (FLFC). Cette commission, créée par Tom Meyers, un conseiller municipal dont la famille a une histoire liée aux studios de cinéma, gère désormais le centre.

En 2001, la décision a été prise de démolir le manoir Barrymore à Fort Lee au lieu de le convertir en musée, ce qui a incité Tom Meyers à se mobiliser pour sauvegarder et documenter les vestiges de l'industrie cinématographique dans la ville. En 2012, la FLCF a mis en place des panneaux informatifs aux emplacements des anciens studios, édité des cartes touristiques et organisé des visites thématiques, même si la plupart des anciens bâtiments du cinéma ont été remplacés par des constructions modernes depuis longtemps. Sur les cinquante sites historiques répertoriés sur la carte "Film Industry Historical Sites – Historical Map of Fort Lee, New Jersey", seulement une dizaine sont encore debout ou préservés.

Différents paysages aux abords de New York

D'après Clara Auclair, qui a récemment soutenu une thèse de doctorat sur l'histoire de l'industrie cinématographique française à Fort Lee, plusieurs projets ont échoué depuis les années 1960 avant la création de la Fort Lee Film Commission en 2001. Le Barrymore Film Centre est le fruit de plus de vingt ans d'efforts et d'engagement de la part des habitants de Fort Lee, visant à préserver l'histoire du cinéma et à encourager la production contemporaine pour inspirer de nouvelles vocations. Cependant, aucun film n'a été tourné sur place depuis 1949.

En 1918, sur une falaise au bord de l'Hudson à Cliffhanger Point, un épisode de la série de films "The House of Hate" était en train d'être filmé. Cette série était produite par Pathé et mettait en vedette Pearl White et Antonio Moreno.

Au début du XXe siècle, Fort Lee était un lieu accueillant pour les tournages de films et leurs équipes. Connue pour son parc d'attractions Palisades et ses espaces boisés le long de la rivière Hudson, cette ville était appréciée des habitants de New York pour ses vastes terrains et ses paysages variés, à seulement quelques kilomètres de Manhattan. Cela a attiré les premières entreprises cinématographiques de New York qui avaient besoin d'espaces pour leurs productions. Fort Lee, bien desservie par les tramways et plus abordable, est devenue rapidement un choix populaire. Les studios de cinéma étrangers, notamment français, ont également été attirés par cette ville pour créer des succursales de production et rester compétitifs sur le marché américain.

Un premier film a été réalisé par Thomas Edison. Pathé Frères, une société française réputée pour sa stratégie commerciale agressive, a été la première à investir dans le New Jersey, mais a choisi Bound Brook, situé une heure au sud de Fort Lee. Elle a fait venir ses réalisateurs les plus célèbres, Ferdinand Zecca et Albert Capellani. En 1907, Thomas Edison, bien qu'établi à West Orange à l'ouest de Newark, a tourné le premier film jamais réalisé à Fort Lee, intitulé « Rescued from an Eagle's Nest » (« Sauvé du nid d'aigle »), où le futur réalisateur D. W. Griffith a fait ses débuts à l'écran. En 1909, The Champion Film Company a défié Edison sur son propre terrain et a installé le premier studio permanent. Deux ans plus tard, cette société a été intégrée à la Universal Film Manufacturing Company, fondée par Carl Laemmle, qui a construit ses propres studios dans un autre quartier de Fort Lee.

En 1911, la société française de production de films et de cinématographes Eclair a été créée. Francis Doublier, un ancien chef opérateur qui avait travaillé pour les frères Lumière, a été choisi pour diriger l'entreprise. En octobre 1912, l'animateur Emile Cohl a rejoint l'équipe, mais il l'a quittée en mars 1914. Malheureusement, à ce moment-là, un énorme incendie a ravagé le laboratoire Eclair, détruisant tous les négatifs et films qui y étaient entreposés.

Le bâtiment ne sera pas reconstruit, mais Eclair continuera ses activités au sein de Peerless Pictures, qui s'est installé à Fort Lee en 1914 avant d'être repris par Universal. Aujourd'hui, il ne reste qu'un des panneaux importants pour Tom Meyers, qui se trouve sur le bord du Constitution Park, le centre névralgique de la première ville du cinéma, préservé miraculeusement de la spéculation immobilière.

En 1912, Florence Lawrence, célèbre actrice, a lancé sa propre compagnie de films, la Victor Film Company, dans le studio ultramoderne d'Alice Guy. Alice Guy, une réalisatrice française pionnière du cinéma, a également déménagé sa compagnie, la Solax, dans ce même studio. Connu pour être une figure incontournable des débuts du cinéma à Paris et patronne de la production chez Gaumont de 1896 à 1906, Alice Guy est arrivée aux États-Unis en 1907 avec son mari Herbert Blaché pour commercialiser le chronophone, une invention permettant de synchroniser images et son.

Après son retour à la réalisation, elle a rapidement repris son travail en louant les studios Gaumont de Flushing, situés dans le Queens. Elle a créé la Solax, qui a connu un tel succès qu'elle a pu se permettre de faire construire son propre studio à Fort Lee, situé au 2160 Lemoine Avenue, pour la somme de 100 000 dollars. Ce studio était équipé d'une installation innovante pour l'époque, comprenant un plafonnier entièrement amovible et un clavier de lumière. Il disposait également d'un laboratoire et de loges pour les artistes. Des studios renommés tels que Pathé, Goldwyn et Selznick avaient l'habitude de le louer en raison de sa modernité et de ses équipements de qualité. Malheureusement, le bâtiment et de nombreux films ont été détruits par un incendie en 1919, racontant ainsi une histoire tragique.

L'émergence du concept de "cliffhanger"

Durant les années 1914 et 1915, de nombreuses sociétés de production cinématographique telles que Peerless, EK Lincoln, Kalem et Paragon Films, fondé par Jules Brulatour et Maurice Tourneur, contribuent à renforcer l'importance de l'industrie cinématographique de la ville. La Fox s'implante également et accueille des acteurs renommés comme Douglas Fairbanks, Roscoe "Fatty" Arbuckle et Theda Bara, dont une rue porte désormais le nom. Les tournages se déroulent à la fois en studio et dans les rues de Fort Lee ainsi que dans ses paysages impressionnants, notamment ses falaises surplombant l'Hudson. Il est dit que ces falaises ont inspiré l'expression "cliffhanger", utilisée pour décrire un moment de suspense dans un scénario où un personnage est laissé dans une situation critique.

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Pendant les années 1910, Fort Lee était très populaire et fréquenté par des actrices comme Mary Pickford, Lillian Gish, Olga Petrova, des réalisateurs tels que Josef von Sternberg, Cecil B. DeMille, Raoul Walsh, Léonce Perret, des scénaristes comme Frances Marion et Anita Loos, des producteurs tels que Louis B. Mayer, Samuel Goldfish, et bien d'autres. Tous les pionniers du cinéma américain, même s'ils n'ont pas construit leurs propres studios, y tournaient en louant ceux déjà présents. En 1919, Oscar Micheaux, un des premiers réalisateurs afro-américains, y a réalisé sa propre version de "Naissance d'une nation" intitulée "Within Our Gates". En 1922, les Marx Brothers ont réalisé leur premier film "Humor Risk" à Fort Lee. En 1928, la première image diffusée à la télévision a été créée à Fort Lee. Cependant, aujourd'hui, Fort Lee a perdu de sa vitalité.

Les entreprises et les studios, s'ils n'ont pas été détruits par les incendies, ont déjà déménagé vers le sud de la Californie pour profiter de ses beaux paysages, de ses vastes espaces et de son climat ensoleillé. Ils ont quitté New York pour échapper aux conséquences de la Première Guerre mondiale et au monopole de Thomas Edison sur les films, et ont trouvé un nouvel environnement à Hollywood, qui rivalisait avec Fort Lee. À partir des années 1930, le premier centre de l'industrie cinématographique américaine a été laissé à l'abandon, laissant derrière lui des souvenirs récents. Cette mémoire peut être revisitée à travers les photos, extraits et films diffusés par le Barrymore Film Center lors de ses expositions.

(1) Clara Auclair, étudie les histoires de l'industrie cinématographique française à Fort Lee, dans le New Jersey. Elle est affiliée à l'Université de Paris Cité et à l'University of Rochester, et son travail est daté de 2022.

(2) Dans son livre intitulé "La Fée-Cinéma", Alice Guy raconte son histoire en tant que pionnière dans le monde du cinéma. Ce livre a été publié par L'Imaginaire Gallimard en 2022.

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